Mademoiselle Julie au Théâtre de l’Atelier, badinage mortel
©Franck Beloncle
Nul doute que la séduction soit un jeu savoureux, mais quand elle s’exerce sur un terrain inégal, elle devient dangereuse. Mademoiselle Julie, tragédie naturaliste selon son auteur suédois August Strindberg, en est un exemple parfait et la proposition qu’en font Julie Brochen et son équipe une démonstration brillamment réussie.
Anna Mouglalis incarne avec un charme grave et sensuel Mademoiselle Julie, jeune aristocrate qui a repoussé son prétendant et se retrouve quasi encombrée de ses désirs insatisfaits. Xavier Legrand est Jean, le domestique de la maison du père de Julie, un comte dont nous ne verrons que la paire de bottes rigides mais dont l’autorité plane sans cesse. Jean est beau et il suffit qu’il échange son tablier contre une veste pour que sa beauté efface son rang. De plus, il est surprenant et intelligent. Mais sous une finesse qu’il a acquise en observant ses maîtres, il est malin comme un diable. Entre ces deux protagonistes, la metteure en scène Julie Brochen interprète Kristin, la cuisinière promise à Jean, peu présente sur le plateau mais dont les interventions sont décisives.
Pour cette pièce sulfureuse qui fit scandale lors de sa création, Strindberg parvient à une construction impeccable, entassant solidement les éléments du drame tout en laissant se faufiler l’ambiguïté de part et d’autre, créant un trouble omniprésent. Avec ce formidable trio subtilement dirigé, le huis clos donne toute sa puissance à l’affrontement et le public reste suspendu à ce badinage de l’extrême, où l’érotisme le dispute à la perfidie.

©Franck Beloncle
Dans une unité de temps, de lieu et d’action, Mademoiselle Julie se déroule la nuit de la Saint-Jean, fête de la fécondité où l’on chante, danse et boit jusqu’au matin. L’approche de l’été est une réjouissance et les feux qui caractérisent cette coutume sont à l’égal de l’embrasement de la nature. En cette nuit festive et permissive, Mademoiselle Julie vient chercher Jean jusque dans la cuisine pour l’inviter à danser sous l’œil réprobateur de Kristin. S’enclenche alors une séduction sans limites, où tous les conflits sont à l’œuvre, ceux du sexe, ceux de la classe sociale, ceux de la nature et de la culture. La metteure en scène a voulu une cuisine d’époque, restituant ainsi avec justesse son atmosphère et donnant au jeu contemporain un écho percutant. Car les guerres qui se jouent sous des apparences trompeuses sont bel et bien de tous temps et de tous horizons, la volonté de pouvoir s’immisçant dans l’espace intime.
Les comédiens passent de la quête d’amour à l’humiliation, de la sincérité à la manipulation et de l’aveu à la cruauté. Remarquables en leur jeu velouté, soyeux et délicatement tranchant, ils remplissent le plateau d’une flamme insaisissable que l’on sent pourtant crépiter et grandir, emportant les spectateurs dans un mélange de feu et de glace. Ils batifolent passionnément et leurs corps si bien assortis en leur jeunesse et leur beauté croient pouvoir triompher de leur opposition d’appartenance sociale. Hélas, les déterminismes et les idéaux ne font pas bon ménage. Cette pièce si actuelle menée par des comédiens de talent sous l’œil affûté de Julie Brochen, se déroule en un captivant duel de haute tenue d’escrime artistique.
Emilie Darlier-Bournat
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